Interdire est sans doute l’acte le plus simple en politique publique. Un verbe, une ligne de loi, et le problème semble réglé. Mais cette facilité apparente a un coût : celui d’une inflation normative qui fragilise la liberté individuelle, la responsabilité et, à terme, l’efficacité même de l’action publique.
C’est ce que montre le rapport La course à l’interdiction publié par Génération Libre. Pour la première fois, l’étude ne s’intéresse pas aux intentions politiques des parlementaires, mais aux outils qu’ils mobilisent réellement. Et le constat est sans appel : l’interdiction, pensée historiquement comme un instrument d’exception, est en train de devenir un réflexe ordinaire.
En 2025, plus de 10 800 initiatives parlementaires ont été déposées, dont 287 comportaient explicitement une interdiction. Surtout, les écologistes y recourent dans un tiers de leurs propositions, contre moins de 5 % en moyenne pour les autres groupes (GenerationLibre). Autrement dit : au-delà des clivages idéologiques, une dynamique s’installe — celle d’un recours croissant à la contrainte directe.
Ce basculement n’est pas neutre. Dans la tradition libérale, l’interdiction générale et absolue doit rester exceptionnelle, réservée à des situations clairement identifiées : protection de l’ordre public, des droits fondamentaux ou de la sécurité collective. Lorsqu’elle devient un outil banal, elle traduit un changement profond de philosophie politique : la préférence pour la contrainte plutôt que pour l’incitation, pour la règle uniforme plutôt que pour la responsabilité individuelle.
Pourquoi cette dérive ?
Le rapport met en évidence plusieurs ressorts. D’abord, une logique d’affichage : proposer d’interdire est politiquement lisible, médiatiquement efficace et immédiatement compréhensible. Ensuite, une fragmentation des justifications — sanitaires, environnementales, morales — qui légitiment chacune, isolément, de nouvelles restrictions (GenerationLibre). Enfin, un effet cumulatif : chaque interdiction appelle la suivante, dans une spirale difficile à enrayer.
Le problème n’est pas seulement philosophique. Il est aussi pratique. Une société gouvernée par l’interdiction tend à produire des normes excessives, parfois contradictoires, souvent inefficaces. Elle déresponsabilise les individus, rigidifie l’économie et alourdit le coût de la règle. À force d’interdire, on finit par ne plus savoir gouverner autrement.
Surtout, cette dynamique révèle une crise plus profonde : celle de la confiance. Interdire, c’est souvent supposer que les individus ne sauront pas agir de manière responsable. C’est préférer la défiance à la liberté. Or une société libre repose précisément sur l’inverse : la capacité à faire confiance, à responsabiliser, à expérimenter.
Il ne s’agit évidemment pas de nier toute légitimité à l’interdiction. Certaines sont nécessaires, indispensables même. Mais leur multiplication appelle une vigilance accrue. Car à mesure que l’interdiction devient la norme, c’est la liberté qui devient l’exception.
Un choix de société
Le débat public gagnerait à changer de focale. Plutôt que de discuter uniquement des objectifs poursuivis, souvent consensuels, il faut interroger les moyens employés. Interdire est-il toujours la meilleure solution ? Existe-t-il des alternatives plus proportionnées, plus efficaces, plus respectueuses des libertés ?
En posant ces questions, le rapport ne se contente pas de décrire une tendance. Il met en lumière un choix de société. Une société qui interdit toujours plus, ou une société qui fait confiance davantage.
La réponse n’est pas technique. Elle est profondément politique.