Le débat français sur le pouvoir d’achat tourne en rond. D’un côté, une demande légitime : mieux payer le travail. De l’autre, une réalité économique têtue : la richesse ne progresse plus assez pour satisfaire cette attente.
C’est ce décalage que met en lumière le rapport collectif piloté par Rexecode et l’Institut de l’Entreprise, réunissant notamment Patrick Artus, Olivier Redoulès, Bertrand Martinot, Franck Morel, Flora Donsimoni et Pierre-André de Chalendar. Leur diagnostic est clair : le problème français n’est pas d’abord celui du partage, mais celui de la production.
Des mesures ciblées
Depuis plusieurs années, la productivité ralentit. Or c’est elle qui conditionne, à long terme, la progression des salaires. Quand la richesse produite stagne, la promesse d’un « meilleur partage » devient une illusion. (rexecode.fr)
Le rapport invite donc à changer de perspective : avant de redistribuer, il faut produire davantage.
Cela passe d’abord par un sujet politiquement sensible : la quantité de travail. La France travaille moins que ses voisins, notamment du fait d’un faible taux d’emploi des seniors et d’une durée effective du travail contrainte. (rexecode.fr)
Le constat est simple : moins de travail mobilisé, c’est moins de richesse, et donc moins de marges pour augmenter les salaires.
D’où une première série de propositions : allonger la durée d’activité, notamment en fin de carrière, et lever les freins au travail (heures supplémentaires, temps partiel subi, dispositifs de sortie précoce du marché du travail). (rexecode.fr)
Mais le cœur du problème est ailleurs : dans la manière dont la France finance son modèle social.
Aujourd’hui, celui-ci repose massivement sur le travail. Les cotisations sociales pèsent sur les salaires, renchérissent le coût du travail et limitent les hausses de rémunération. (rexecode.fr)
Le rapport propose donc une réforme structurante : basculer une partie de ces prélèvements vers d’autres assiettes, notamment la consommation (type « TVA sociale ») ou des mécanismes mixtes. (rexecode.fr)
L’objectif est double : augmenter le salaire net sans pénaliser l’emploi, et restaurer la compétitivité des entreprises.
Troisième axe : repenser le partage de la valeur. Le rapport critique une idée très répandue selon laquelle il suffirait de mieux répartir les profits pour augmenter les revenus. En réalité, les marges de manœuvre sont limitées. (rexecode.fr)
En revanche, des leviers existent : développement de l’épargne salariale, intéressement, participation, actionnariat salarié. Autant de mécanismes qui permettent d’associer les salariés à la performance des entreprises — sans rigidifier les coûts.
Enfin, le rapport aborde un sujet souvent évité : les retraites. Le système actuel est fragilisé par le vieillissement démographique et la faiblesse du taux d’emploi. (rexecode.fr)
Les auteurs proposent à la fois d’allonger la durée d’activité et d’introduire une dose de capitalisation, afin d’améliorer le rendement et la soutenabilité du système.
Un pivot nécessaire pour sortir de l’impasse
Pris isolément, ces constats ne sont pas nouveaux. Mais leur force tient à leur cohérence : ils dessinent un véritable changement de modèle.
Car le système français repose aujourd’hui sur une contradiction profonde. Il promet à la fois des salaires élevés, un haut niveau de protection sociale… et un volume de travail relativement faible. Cette équation ne tient plus.
Le rapport a le mérite de poser le débat clairement : on ne peut pas durablement améliorer le pouvoir d’achat sans agir sur les fondamentaux — productivité, emploi, durée du travail, financement du modèle social.
Autrement dit : il n’existe pas de solution magique.
La vraie question est donc politique. Sommes-nous prêts à regarder en face cette réalité — et à en tirer les conséquences ?
Car à force de vouloir mieux partager une richesse insuffisante, on finit par organiser la pénurie.
Et c’est précisément ce piège que ce rapport invite à éviter.